Voici l’article que j’ai écrit pour le n° 2 de magazine ‘Tant Pis Pour Vous » que l’on trouve de façon générale dans toutes les bonnes presses !

He's just a boy, that has lost his way

Lettre à Sarah et à Cathleen.

 

Je voudrais tant que vous sachiez tout ce que votre père représente pour moi que je ne sais par où commencer.

Au début de cette histoire était l'album "Renegade". Bien sur, je connaissais quelques titres par ci par là, "dancing in the moonlight" ou "the boys are back in town". Ce rock claquant et nerveux me plaisait, sans plus, je dois l'avouer, mais j'étais jeune. Pas encore mûr diront certains.

Mon biberon musical se composait essentiellement - comme pour beaucoup à l'époque - de led zeppelin, mais aussi de ac/dc, trust, motorhead ou iron maiden. Du rock épuré, dur comme l'écorché vif que j'étais adolescent.

Fin 1981 sortit l'album "renegade" avec cette pochette si particulière. Ce drapeau rouge, en pleine époque de la rose mitterrandienne, m'avait intrigué, m'avait attiré. Cette main qui le tenait m'appelait, me disait de rentrer dans ce disque en toute quiétude, m'invitait au voyage.

Ce que je fis.

Et je pris la claque de ma vie.

Jamais un disque n'avait provoqué en moi un tel tremblement de coeur : des soubresauts de "angel of death" à l'émotion alarmiste de "it's getting dangerous", en passant pas la résignation de "renegade" et l'amertume de "hollywood", les regrets de "no one told him" et l'obscur de "mexican blood". Tout y était magnifique, extraordinaire, incomparable avec les autres disques de cette époque ou des années précédentes. Je rangeais mon "houses of the holy", je n'en avais plus besoin, j'avais l'arme absolue.

Sur ma petite chaîne compact je me repassais encore et encore ce disque. Pire, atteint de fétichisme primaire, je me l'enregistrais sur K7 audio pour ne plus exploser les sillons qui commençaient à grimacer.

Bref, je naissais une troisième fois, la première étant bien entendu celle où je vis le monde, et la seconde - moins évidente - fut celle où je découvris au hasard des programmes TV un samedi, le rock, en la personne des Lynyrd Skynyrd, J'avais 10 ans.

Très vite, intéressé par l'anglais, je tentais de décortiquer à l'oreille les paroles, avec parfois l'aide d'un prof (souvent récalcitrant), parfois l'apport d'un song-book (bien trop cher !). Cette voix devait dire quelque chose de grand ! Il m'était impossible d'imaginer qu'un type puisse chanter des âneries avec un engagement pareil. Non, il devait y avoir autre chose, une forme de poésie, un lyrisme particulier, je ne savais pas trop, quelque chose.

Et lorsque je lus les paroles du titre "renegade" pour la première fois, je m'y suis reconnu instantanément. Fantastique. Un mec pondait une mélodie à pleurer, avec une émotion palpable à chaque syllabe, tout ça pour moi.

Voilà comment, Sarah et Cathleen ,je pris contact avec votre père, grâce au hasard d'une pochette bien ficelée. La vie est ainsi faite.

Et tout s'enchaîna assez vite. Mon second achat, dans le mois qui suivit, fut "Jailbreak" sur les conseils de mon disquaire. Je l'aimais bien. Mais il m'ouvrait une dimension différente : plus sauvage, moins intimiste, moins personnel, j'y perçus pourtant des choses semblables à "Renegade" : "cow-boy song" me renversait à chaque fois, "Emerald", sucrée de légendes irlandaises, avait cette fougue qui vous prend aux tripes et dont on ne peut plus s'échapper. Et enfin "the boys are back in town" que je redécouvris pour l'occasion, moment presque unique dans Lizzy, car c'est une des rares chansons gaies écrites par Phil.

J'enchainais avec le reste de la discographie. Les "Johnny the fox", "Bad reputation" et autre "Black Rose" n'eurent plus de secret pour moi. Cette voix m'envoutait, ce type qui pouvait chanter à la fois "the rocker" et "didn't I" exerçait une fascination de plus en plus grande sur mon esprit, sur mon âme, sur ma vie. J'étais heureux, quoiqu'il arrivait, joies et peines, copine du moment me larguant ou sale note au lycée, j'avais Thin Lizzy. Ainsi va la vie.

Et puis vint ma première déception. Phil et Scott Gorham décidèrent de tout plaquer, d'arrêter la machine, sans raison apparente. Mais il était de notoriété que les problèmes de drogues couvaient. Un dernier album studio, "Thunder and lighting", une dernière tournée qui ne passera pas par la France, me privant du bonheur de les voir, et un nouveau guitariste, John Sykes. Je voudrais faire une parenthèse sur celui qui est sans doute mon guitariste préféré (Jimmy Page néanmoins lui dispute ce titre !) : John est le digne héritier de Phil. Son jeu possède cette capacité à transmettre à la fois cette agressivité à fleur de peau et cette profonde amertume. Un condensé parfait de Phil en quelques soli. Un fils légitime.

Le dernier cadeau de la bande à Phil fut ce double live "Live-life". Et quel bonheur !!! Jamais un disque Live n'était allé aussi loin. Il transpire la fraternité, l'amitié, mais aussi la tristesse et les regrets : tous les guitaristes de Lizzy y participent, de Eric Bell à Snowy White, en passant par Brian Robertson et Gary Moore. Phil, votre père, devait avoir une sacrée personnalité pour réunir tout ce joli petit monde sur une même scène malgré les tensions et disputes du passé. Il y a ces versions dantesques de "don't believe a word", furtivement adaptée en ballade à mourir avant de se terminer dans un déluge de feu mené par John Sykes, et de "got to give it up", introduite avec courage par Phil, rongé jusqu'aux os par les ravages de l'héroïne, lequel assène un speech sur les excès en tout genre, avant de lâcher un "so for those people in bad health, welcome" bourré d'espoirs jusqu'à la lie. Une des différences entre Phil et ses contemporains était là, dans ces petits détails qui font les grands hommes. Jamais je n'ai trouvé autant de générosité gratuite chez un autre rocker. Au delà de la complexité du personnage, de son comportement auto destructeur, de ses peines dues au divorce d'avec votre mère, et de la séparation d'avec vous qui en résultait, votre père avait ce don - rare - à donner aux autres, à se livrer - avec réserve et pudeur certes - mais de dire des choses essentielles à qui voudrait bien écouter.

Et j'ai écouté. Je mords dans la vie tant que je peux.

L'aventure prit fin dans ce disque, et j'étais avide de nouvelles. J'en profitais pour combler mes lacunes sur le bonhomme et achetais ses deux disques solo. Magnifiques d'ambiances et de feeling, intimistes au possible, autobiographiques pour une grande part, j'ai encore dans la tête cette confession, "old town", que personne ne voulut entendre.

La presse spécialisée de l'époque indiquait que Phil allait mieux, et que Grand Slam, son nouveau projet, ne tarderait pas à trouver un contrat avec une maison de disques. J'étais aux anges. Mais les journalistes de ces mags passaient à côté de l'essentiel : Phil plongeait de plus en plus dans la dépendance aux drogues. Pire, son proche entourage a toujours affirmé ne pas s'en rendre compte. Je m'en serai rendu compte, moi, le fidèle anonyme. Comment passer à côté de la déchéance d'un ami ?

Grand Slam pourtant s'évanouissait, le seul deal que Phil ait raté. L'espoir pourtant revint fin 85 avec ce qui sera son dernier testament vinylique, le 45 tours "nineteen".

Et puis vint le 4 janvier 1986, ce jour maudit, ce jour où je perdis ma lumière, ce jour où Phil mourut, avec sa mère près de lui, dans une sinistre chambre de clinique non loin de Dublin. Je l'appris le lendemain, Zegut annonça la nouvelle visiblement triste et affecté par cet événement. Fin de l'aventure. Tristesse totale. Je l'écris avec encore beaucoup d'émotions, ce 5 janvier 86 fut un jour épouvantable.

Il est des hasards de la vie qui marquent, et celui ci particulièrement en ce qui concerne ma trajectoire. C'est à ce moment là que je rencontrais, parmi d'autres personnes, une fille du nom de Pascale. Bien des années plus tard, elle deviendra ma femme.

Plusieurs années durant je restais en stand by sur tout ça. J'aimais par dessus tout Thin Lizzy, mais je ne pouvais intégrer le fait qu'on puisse s'auto détruire de cette manière., qu'on puisse en arriver là sans se donner la chance d'une pause, qu'on puisse donner plus d'importance à ses seringues qu'à ses propres enfants, sa propre chair, sa propre vie.

Justement, la mienne avançait, mon premier boulot et la fin de mes études en même temps, la perte de mon autre lumière, celle de mon père, la rentrée définitive de Pascale dans mon quotidien, et accessoirement le suivi des carrières des ex membres de Lizzy, et le rachat en vinyle des albums usés jusqu'à entendre plus de craquements que de musique, puis en cd - merci Philips - support m'assurant des écoutes infinies sans risque de perte de qualité.

Je fus très marqué par la mort de mon père, j'en ressens encore tous les jours la douleur profonde, inguérissable. Paradoxalement, cet événement - la mort de quelqu'un qui n'avait pas choisi de mourir - déclencha en moi un regain d'intérêts non pas pour la musique de Phil, je l'ai toujours aimée par dessus tout, mais pour sa propre vie.

Alors je me mis à chercher, peut être pour mieux assurer ce deuil personnel.

Au même moment les choses bougeaient. On parlait d'une reformation hommage à Phil, avec John Sykes aux commandes. Nous étions en 1994, Caroline mon premier enfant naissait et Lizzy renaissait. J'évoquais les hasards de la vie, en voici un autre.

Je commençais mes efforts par la collecte d'informations sur la vie de Phil suceptibles de me faire comprendre le pourquoi de ses choix, le comment de sa mort. Cette bivalence rocker / poète romantique  m'intriguait à nouveau. Ce regain de curiosité m'amena aussi sur les légendes des terres irlandaises. Je lus pas mal de livres et de récits sur cette culture celtique fantastique.

Plus j'avançais, plus mes certitudes s'évanouissaient : sans vouloir tomber dans le mièvre, je découvrais un personnage bien plus complexe que je ne l'imaginais, aux facettes multiples, pas forcément gâté par la vie, et utilisant le rock comme une sorte d'échappatoire à son mal être évident. L'album "Thunder and lighting" en est le meilleur exemple. Tout y est. De la déchirante "the sun goes down" à la révoltée "baby please don't go", en passant par "this is the one" ou "heart attacks", tout n'est qu'un bilan amer de sa vie, de son mariage raté, de la perte dans son quotidien de vous deux. Signe des temps d'ailleurs, jamais Phil n'a si peu composé pour un album, laissant ça aux autres membres, et se consacrant presque exclusivement à ses textes, comme si cette séparation le rendait incapable de créer des lignes mélodiques semblables à celles d'avant cet album.

Voyez vous, Sarah et Cathleen, je redécouvris cet album plus de 10 ans après sa sortie, et votre père avec. Et je compris, petit à petit, que le personnage, s'il aimait la vie et ses deux filles par dessus tout, était sans doute prédestiné à mourir jeune. Incapable de gérer toutes ces situations de rupture, prenant presque toujours les mauvaises décisions après l'échec de son couple (dissoudre Lizzy par exemple allait l'enfermer dans une solitude assassine), mal entouré malgré tout l'amour que lui portait votre grand mère Philoména. Il ne pouvait sans doute en être autrement.

Au fur et à mesure que mes recherches avançaient, je rentrais dans les méandres affectives du personnage, du moins était ce les sensations que je vivais. Cette recherche du paradis perdu me passionnait au plus haut point. C'est alors, autre aspect du fan invétéré que je suis, que je me mis à collectionner toutes les traces vinyliques possibles, tous les cds, officiels ou non, existants sur le marché. Par amour. Et croyez moi, dans mon patelin, ce n'est pas facile.

Tout y passait, les éditions japonaises de bootlegs, les pressages 45 tours de toute nationalité (que je continue à rechercher tellement le filon est inépuisable), mon compte en banque en a souffert ! Sans parler de toutes les revues possibles en français, parfois en anglais, dans lesquelles je pouvais trouver trace d'une interview, d'une chronique, ou d'un compte rendu de concert.

Je redécouvrais aussi le sens de ses textes, le pourquoi de Lizzy, et sa voix, cette voix, qui me transporte ailleurs. Comment a t on pu le laisser partir ? pourquoi la vie s'est elle acharnée à le détruire ?

1999 sonnait la seconde reformation du groupe, mais c'est aussi, toujours les hasards de la vie, la naissance de mon fils Marc. Et de mon bureau je m'ouvrais au monde.

Internet arriva chez moi, comme par magie, et plus je surfais, plus je m'inquiétais de l'absence d'informations sur le web francophone. Comment mes compatriotes pouvaient ils passer à côté de ces trésors ? Sur la toile anglophone, aucun problème, tout y était, mais cette dimension profonde relative à Phil, à sa vie et à sa personnalité, n'y apparaissait pas. Les anglophones n'avaient pas compris le message ? peut être ... mais je remarquais aussi qu'ils n'avaient pas - excusez moi de cette caricature - cette capacité à se livrer entièrement, ni celle de vouloir comprendre l'autre, d'aller vers lui, de lui offrir.

Je me servis du web pour assouvir mon propre intérêt. Les informations discographiques, les achats de pièces manquantes à ma collection, toutes les paroles, des photos, des versions différentes de l'histoire Lizzy ou de la vie de Phil. J'ai beaucoup appris, et j'ai voulu à mon tour donner.

Thunder and Lizzy, le site que j'entretiens sur Thin Lizzy et sur Phil est pour moi un aboutissement. Je suis allé au bout de ma passion. La démarche était d'offrir aux surfeurs l'information la plus complète possible. Je dois avouer que je suis plutôt du genre nul pour la conception d'un site web, mais je fais du mieux que je peux, même si Phil mérite un bien meilleur site que le mien en langue française.

C'est aussi ma façon à moi de lui dire merci, pour ces joies et ces peines, pour tout ce que j'ai vécu avec ce renegade, et pour tout ce qu'il me reste à vivre encore avec lui. Phil, votre père, est une partie de moi même, une belle partie, que je revendique et dont je suis fier. Un morceau conséquent de ce que je suis.

J'espère simplement, Sarah et Cathleen, que vous portez à votre père tout l'amour qu'on doit avoir pour ses parents, quelques soient leurs erreurs, leurs errements, leurs faits et gestes. Vous étiez la plus belle chose de sa vie, sans doute n'a t il pas pu vous le dire à temps, mais je garde en mémoire ces deux titres magnifiques qu'il a écrit. Je veux juste vous dire à ce propos que jamais je ne serai capable d'écrire quelque chose de si beau pour mes enfants, mais que votre père l'a fait pour moi. Jamais je ne le remercierai assez pour tout ce qu'il ma' donné.

Ce renegade était un roi.

Check it out, check his face

Look at his eyes, there are so sly

I wonder why he cries from the inside

I wonder why he's a renagade